CHAPITRE 6
Je bossais avec, comme aide, une petite jeune, pas méchante mais grosse de poids et de bêtise, et pas très propre sur elle. C’était la fille du garagiste de Joël. Gentille, 18 ans à peine, à un moment la risée de la boîte mais papa était intervenu et Joël avait lancé un message d’alerte, on ne touche pas à Coralie, pas de commentaire sur son corps, sur sa cervelle lente, on ne lui dit rien ! Forcément papa s’était fâché et son garagiste, on en prend soin !
Et nous alors, tu veux qu’on se fâche pour la pourriture des conditions de travail ?
Mais si tu n’es pas contente, tu te barres !
Pourtant la petite Coralie était maladroite au possible, irréparable dans la bêtise. On bosse ensemble et, fausse manip, nos bras se croisent (interdit de croiser les mains, bon sang de bonsoir !) et une de ses planchettes vient me percuter l’œil et me griffer la paupière !
Je désinfecte mais je sens la paupière qui gonfle et le midi, je cours à la pharmacie. La pharmacienne me fait l’œil inquiet, il faut mieux aller chez l’ophtalmo ! Pas le temps, j’arrive en retard, le chef me tombe dessus, je lui explique et il me répond que bon prince, il ne m’enlèvera pas la ½ heure !
Pendant 2 jours, la plupart des nanas du noyau dur sont passées devant mon poste pour admirer le joli maquillage et elles rigolaient sous cape. Génial ! J’avais eu très peur pour mon œil.
Elle commence bien la seconde année !
On allait attaquer une saison surchargée ! Alors ils nous ont pondu leur dernière nouveauté. Le 1er juillet, assemblée générale, devant les portes bien sûr. Le grand ponte prend la parole, il y a beaucoup de commandes et plus il y a de boulot mieux c’est pour vous, alors à partir de demain, on fait les 2/8. Regard de consternation, surtout des mamans, râlerie des mecs mais pas le choix, si t’es pas content, tu vois la petite porte là-bas ?
Il nous annonce qu’il y aura 2 équipes, une pour chaque chef : Joël / Boris, 2 horaires 5H/13H et 14 H /22 H. On changera toutes les semaines. Génial pour l’été, la vie de famille pendant que les enfants sont en vacances !
La grosse question de l’après-midi était de savoir avec qui on allait tomber car Boris, je ne vous l’ai pas encore présenté, mais il aurait pu se marier avec Noëlle ! Le patron avait dit qu’à la débauche, il y aurait les listes de noms affichées. Chacune pensait pourvu que je sois dans l’équipe de Joël, car c’était le plus humain, méchant quand il était en colère mais c’était pas souvent.
Si Noëlle était tout un poème, Boris, lui c’était le recueil à lui tout seul. Les mauvaises langues disaient que s’il était là, c’était que même l’asile, n’avait pas voulu de lui. Un pur taré, malade des cordes vocales et amoureux des insultes, il avait un énorme 4/4, (ça gagne bien sa vie un chef sur la peau des pauvres), et il rugissait comme son bolide.
Il était réparateur, rafistoleur et quand la machine tombait en panne, on le voyait bondir comme sa consoeur, dessus, dedans, dessous, mais surtout on entendait les insultes, les « putain ça me bouffe les couilles » et je vous passe les meilleures qui pleuvaient encore plus vite que les planches sur le tapis et il aboyait alors sur tout le monde. On se faisait tout petit et chacun s’activait de se trouver occupé et surtout pas dans ses pieds. Il avait le regard noir aussi et c’était un sanguin de la parole et des mains, et les outils volaient comme les insultes. Il ne souriait que lorsque toutes les chaînes tournaient à plein régime, sans aucun problème, c'est-à-dire presque jamais.
Le soir chacun se dépêche d’aller voir et les visages s’ouvrent ou se ferment.
Et merde, je suis dans la liste de Boris mais pas avec Noëlle. A chaque jour suffit sa galère !
CHAPITRE 7
Moi qui suis plutôt du soir, les matins étaient un calvaire, je n’arrivais pas à déjeuner à 4 H et la seule pause d’une ½ H était à 9 H 30 : l’enfer ! L’après-midi, il faisait 35 degré dans cette putain de boîte de conserve, je comprends mieux le pourquoi de la flotte ?
Ils ne veulent pas de malaise sur les chaînes et comme il n’y a pas de pause à part les 30 m pour casse-crouter, tu bois en travaillant et tu vas trop aux toilettes puisque tu transpires comme un malade. Génial pour garder la ligne !
Vues les 2 équipes, il fallait donc 4 personnes pour diriger la machine de tête alors je travaillais avec Maryse puisque Nathalie n’avait pas apprécié son changement de poste et s’était barrée du jour au lendemain après 2 ans de bons et loyaux service. Et le serpent avait démissionné après 4 mois de maladie pour tendinite !
Maryse, c’est la belle-sœur du chef, elle a commencé à travailler ici à peine terminer de savoir lire, mais elle savait crier et cracher son venin. Ils doivent apprendre cela très tôt, forcément gueuler est ici le seul moyen de se faire entendre, comprendre pas sûr !
Pour l’amadouer, il en a fallu de la rapidité et de la dextérité des doigts ! Quand elle a vu que je savais pianoter des planches, elle m’a respectée ! Dingue, j’en avais les larmes aux yeux dans ma voiture en rentrant et je rageais de travailler le samedi toute la journée en plein été pour un pauvre smic de misère payé aux 35 H !
Le matin j’avais du mal à démarrer à toute vapeur à peine sortie de celles du sommeil et elle ne me ratait pas. Je la fermai, mes mains fonctionnaient mais pas ma cervelle mais que c’était long, la pause n’était qu’à 9 H 30 et seulement une ½ Heure. On savait tous que ce n’était pas légal mais tous fermaient leur gueule alors je n’allais pas l’ouvrir.
Pire que chez les clandestins, mais tout cela pignon sur rue, mal renommé mais vu et su !
On arrivait avec son sandwich dans la voiture et quand la sonnerie de la pause retentissait, c’était la ruée vers le coffre de la bagnole et on mangeait assis par terre à l’air libre pour voir un peu de ciel bleu!
Un jour de panne, Maryse m’emmène sur sa chaîne bien à elle, un vieux coucou qui ressemble à l’intérieur d’une machine à coudre, qui tremble, pianote, pique, agrafe et fabrique des fonds de cagettes, On sentait que Maryse aimait sa machine, elle en connaissait tous les rouages, les réglages et elle pianotait les commandes et survolait les planchettes comme une virtuose.
Depuis l’été, on ne fabriquait presque plus de fonds, pas le temps alors ils arrivaient de Hongrie et coûtaient pas cher mais c’était de la merde et cela la mettait de mauvaise humeur. On disait qu’elle était payée au fond !
Ce jour-là, elle était agacée, la chaîne de têtes avait bourré et Boris l’avait vertement envoyé chier. Elle aime engueuler les autres mais ne supporte qu’on l’insulte, une ancienne comme elle, sous-chef. Elle m’avait envoyée réparer des fonds de cagettes mal faits et c’est galère, il faut enlever la latte cassée et faire des tas, après on les repasse dans la machine en mettant juste celle manquante. Je vous dis : tout un art ! La cagette n’a plus de secret pour moi !
Maryse m’avait prêté une bonne pince coupante de sa propre caisse à outils mais je n’allais pas assez vite, je me griffais les doigts avec les agrafes et elle rigolait !
D’un seul coup, une gueulante, elle avait des accès de colère que je n’arrivais pas à suivre. Tu me rends ma pince coupante et tu te démerdes avec la tienne, un vieux machin qui coupe mal et si t’es pas contente t’as qu’à enlever les agrafes avec tes doigts.
Je ravale en silence son accès de méchanceté et j’ai failli pleurer.
D’un seul coup, un machin glisse sur le sol, une pince toute neuve et bien coupante arrive à mes pieds, je lève la tête, un sourire d’ange, ça existe dans cette boîte les sourires, j’avais cru que le froid avait gelé tous les cœurs ?
Un mec grand mais un cœur encore plus grand, je l’ai regardé, son regard disait tais-toi mais ne t’abaisse pas ! Prends la pince, tu me la rendras plus tard ! Il s’appelait Thierry, on ne s’est jamais parlé vraiment car les gens sont méchants en usine et on nous aurait cassés ! Chaque jour après cet incident, il est passé devant mon poste à l’embauche, juste un regard et un sourire à la dérobée, à la pause il faisait si nécessaire un détour pour passer devant moi, ses yeux disaient, viens la pause est là !
On a mangé nos sandwiches assis côte à côte pendant des mois. On ne se parlait pas, il y avait les autres, ils auraient dit que j’étais une salope et lui, un pauvre type. On n’était pas libre ni l’un ni l’autre et on ne cherchait pas l’aventure. Lui, aussi avait mangé de l’usine tôt mais son cœur était resté humain. Ses yeux parlaient à la place de son coeur et il m’a aidée juste par son, regard, par sa gentillesse. Il était presque le seul à me dire bonjour. Merci Thierry, tu étais un petit rayon de soleil dans la nuit de cet enfer ! Dans tes yeux verts, ce n’est l’intelligence qui brillait mais la gentillesse, un rayon de douceur pur beurre dans un monde de brutes !
CHAPITRE 8
Ce matin, on arrive les chaînes n’étaient pas allumées, un silence pas habituel, on se regarde, le chef se pointe.
Aujourd’hui grand ménage ! Les machines, les sols avec des balais brosses qui font un mètre de large, les machines brillent, toute la journée à faire le ménage alors que la saison n’est pas finie ?
Le lendemain, on arrive la journée commence comme d’habitude mais il y avait quelque chose de pas pareil. Je regarde mieux, toutes les machines avaient les couvercles rabaissés et les grilles de sécurité mises, elles ne l’étaient jamais pour pouvoir rattraper les planchettes mal positionnées et aller encore plus vite sans arrêter..
Une heure après, l’inspection du travail se pointe. Tiens donc, le patron a le bras long !
La saison avançait et on était crevé mais le plus dur était à venir. On ne faisait plus les 2/8 mais on attaquait la saison des pommes et là c’est l’enfer, parce que les caisses à pommes sont lourdes, les planches à mettre dans les distributeurs aussi et les caisses de déchets encore plus. J’avais du mal à tenir le coup, les bras me faisaient mal
Un soir, c’était l’heure du ménage et quand on a fini de nettoyer son coin, on aide les autres qui sont à côté car j’ai oublié de vous dire qu’on est payé jusqu’à ce que retentisse la sirène qui vous perce les tympans même avec le casque anti- bruit et qui ressemble à celle qui annonçait les bombardements, elle doit dater de là !
Après c’est du bénévolat obligatoire, comme le matin pour charger les distributeurs car quand sonne la sirène d’embauche, les machines démarrent 2 mn après, juste le temps d’aller à ton poste et si tu es au fond, tu cours presque. Avant l’heure et après l’heure, c’est gratuit !
On finit la journée par vider les caisses de dessous les chaînes où on a accumulé les déchets de bois, les mauvaises planches, les morceaux cassés,.. et c’est lourd surtout avec les caisses de pommes.
Sur la machine de têtes, il y a une rambarde qui emmène les têtes en haut au poste d’assemblage avec les cotés et pour vider les caisses, il faut passer dessous et baisser la tête, pour moi en tout cas car je suis grande. Tout le monde fait vite car on est pressé de partir.
Ce jour là j’ai fait vite, très vite, trop vite ….
La rambarde est double en fait, alors on se baisse, on se redresse et on se rebaisse. A la deuxième rambarde, j’ai relevé la tête trop tôt et je marchais trop vite, avec 10 kilos dans les bras mal calculé mon coup en fait ! Trop fatiguée, trop habituée, trop de caisses à vider à la suite ! Et Paf !
Comme dans les BD, je vois trente six chandelles et le choc résonne à l’intérieur de ma tête, je porte ma main à mon front, pas de sang mais une bosse qui grossit sous mes doigts. Je me précipite aux toilettes, pour voir les dégâts, la sous- chef de cette partie de chaîne, je ne l’aime pas et elle non plus, me siffle. Je lui fais signe, que je me barre mais elle a rien vu alors elle gueule comme un putois !
C’est pas vraiment ouvert mais il y a de la graisse et ça continue d’enfler, je vais voir la secrétaire, c’est aussi l’infirmière car il n’y en a pas. Elle me désinfecte et me conseille de rentrer chez moi. Je cherche le chef, il est avec le patron dans l’atelier, je lui montre, il me dit OK pour partir et ajoute en regardant le patron, alors que je partais : « maquillée pour le Week-end. »
Je rentre, je n’habite pas très loin, je prends une douche, couvre la bosse pour qu’on ne me pose pas trop de questions. Je suis passée devant le cabinet du médecin mais le parking est plein. J’ai l’habitude de me soigner toute seule ou le défaut !
Après le repas mon mari me dit qu’on voit un espèce de ^ sous la naissance du nez, je décide d’abréger les commentaires et je vais me coucher. Le lendemain je me réveille un masque comme un Loup de carnaval autour des yeux.
Là, je panique, je fonce chez la toubib, quand la secrétaire me voit, je ne passe même pas par la salle d’attente. Radio de la tête, illico. Quand le radiologue me voit il a un petit éclat de rire « Jamais vu un aussi joli maquillage ». La radio est bonne Ouf, pas de fracture du crâne mais il m’explique que j’ai été très imprudente et que j’aurai pu mourir dans la nuit si il y avait eu un hématome interne.
Accident du travail, 15 jours d’arrêt, il faut que j’aille à la boîte pour la déclaration, Je mets les plus grosses lunettes de soleil que je trouve et me rend au bureau. Joël veut me voir mais il se déplace car je refuse d’aller dans l’atelier. Il me demande d’enlever les lunettes pour voir et là ; il fait une grimace et me dit : « je n’aimerai pas être votre mari en ce moment ! ».
Sacré Joël, t’es vachement marrant !
CHAPITRE 9
A la fin de la saison, ils nous ont convoquées moi et Nina, Joël voulait nous garder mais nous on ne voulait pas rester alors une petite visite chez le grand patron. Le grand discours, on est de bons éléments :
« Vous ne voulez pas rester ? »
« Au même prix ? »
« Ben oui, ici c’est prix unique, le seul avantage est d’avoir du boulot à l’année ! »
Il faut être mal pour accepter ce genre de pourriture ! On a refusé de signer mais on est resté jusqu’en Novembre. Un autre hiver à essayer de se reconstruire à l’intérieur comme à l’extérieur, à profiter un peu de la vie maintenant que ça caille et qu’il n’y a rien plus rien à faire. C’est cool les vacances quand les mômes ont repris l’école et le mari le travail !
Les beaux jours arrivent, dring, dring, dring :
« Madame C…, Bonjour la S…vous reprenez du service ? »
J’y vais, j’oublie si les bonjours existent, sauf Thierry et je m’approche. Une nouvelle chaîne toute neuve des machines jaunes et rouges flambant neuf et des lumières partout! Ils ont fait des frais pour une boîte qui allait mal ! La dernière saison a été bonne ?
Joël me voit, il rapplique, cette année, pour commencer vous irez aux fonds. De la tête, je passe donc aux pieds, Bonjour Maryse, un mouvement de tête renfrogné, elle ne cause pas ce matin elle grogne. Bon on verra plus tard !
Tiens Thierry travaille pas loin, cela me fait du bien de croiser son regard de temps en temps.
C’est le début de la saison alors on fabrique des fonds à la cadence maximale, pour faire des provisions pour l’été. Maryse est contente de pousser sa machine à fond, les sécurités sont enlevées et les grilles de protection aussi pour pouvoir rattraper les feuilles qui se déplacent sous le souffle de la bête. Mais t’as intérêt à faire vite car quand tes mains s’approchent des agrafeuses, cela peut t’attraper et même le temps d’appuyer sur le gros bouton rouge, il marche au moins ? Bonjour les dégâts ! Interdit de porter des manches qui soient pas resserrées aux poignets, pas de bagues, ni aucune chaîne, cela pourrait se prendre dans un crochet quand tu te penches pour débloquer ou rectifier le tir alors que la chaîne n’est pas arrêtée, les cheveux aussi attachés.
L’inspection du travail a fait faire des affiches spéciales pour cela et même pour dire que les mecs devaient se laver les mains après avoir pissé !!! A part cela ils marchent sur les planches tombées avec des chaussures pleines de graisse et remettent les planchettes ou les fonds piétinés dans le circuit !
Cette place est celle qui me convient le mieux car les planchettes sont très longue mais légères et je sais aller très vite si ce n’est pas lourd, alors avec Maryse, cela va. Le seul moyen de pas se faire bouffer ici est la rapidité et montrer que tu sais égaler les meilleures mais moi je refuse de débloquer la machine et de jouer les apprenti-mécano et même si ça gueule, le chef Boris, Maryse, Joël m’ont déjà dit que j’étais nulle et trouillarde. Je m’en fous, je n’y mettrai pas les mains !
J’ai vu la main de Cathy qui bosse avec nous, elle a une drôle de forme sa main et l’autre pétasse, Sylviane, qui m’a incendiée le jour où je me suis blessée. Quand j’étais revenue au bout de 15 jours avec encore des marques, elle s’était déplacée pour me dire : « tu t’es pas fait faire de lunettes ? »
Pour l’instant l’ambiance est mauvaise parce que les nanas et les chefs ne connaissent pas bien la nouvelle machine et il y a un ordinateur de commande et Yvon, l’électronique ce n’est pas son truc et il a beau gueuler dessus, l’ordinateur ne cède pas, alors il gueule comme un putois et le patron voit rouge car on n’atteint pas les 3000 cagettes heures !
Les places de tête sont réservées aux 2 femmes des chefs, Joël et Boris. J’ai appris que c’était très familial comme boîte en fait. Tant mieux, je vous laisse volontiers ma place.
C’était la vieille du Week-end de Pâques, on allait avoir un Week-end de 3 jours.
Les différents bouts de chaînes démarrent mais s’arrêtent à peine lancées, donc il y a un problème quelque part. Les regards s’interrogent d’une chaîne à l’autre, face à moi il y a la chaîne d’assemblage des cotés et les postes sont en hauteur, je vois Stéphanie qui essaie de voir ce qui se passe. A priori cela viendrait de derrière moi à la chaine de sortie là où les mecs mettent les cagettes par trois et forment les palettes qui sont dégagées à peine formées par les transpalettes à toute vitesse vers les camions.
Donc il y aurait un problème chez les gars mais on n’entend rien, ce n’est pas normal d’habitude c’est l’embouteillage dans ce coin là, les manitous démarrent, se croisent vont chercher les palettes vides.
Je vois Stéphanie se pencher et d’un coup elle porte la main à sa bouche, un espèce de froid me traverse le corps, Maryse qui a suivi le cours des choses m’attrape le bras pour me dire ne te retourne pas !
Des lumières clignotent soudain de partout, des mecs courent, une sonnerie, Joël arrive en courant, il repart, revient avec une couverture et la sirène générale hurle. Tout s’arrête, tout le monde dehors et vite. On avait froid à 7 H du mat sur le parking mais il n’y avait pas un bruit, personne causait, le froid venait de l’intérieur. Les visages étaient blêmes même les grandes gueules se taisaient. Joël est sorti a fait déplacer toutes les voitures pour l’hélico. Pas venu, il n’y en avait pas de dispo immédiatement alors les pompiers sont arrivés, les minutes semblaient des heures, on avait froid même au soleil et rien ne bougeait, on nous disait qu’on ne pouvait pas le transporter. Le camion est reparti à 9 H, il a traversé la cour à la vitesse d’un corbillard.
Une ½ heure après on reprenait le boulot dans un silence mortel, les chaînes tournaient mais seul le bruit des machines trouait le silence. Les flics sont arrivés, périmètre de sécurité, dessin sur le sol. J’avais vu en regagnant ma place, la sciure qui recouvrait la tâche pas grande en fait, certain copeaux de sciure s’envolaient, rosés….
L’inspection du travail a débarqué la médecine du travail aussi avec une cellule de crise et un toubib à disposition pour ceux qui voulaient parler mais personne ne voulait et d’ailleurs on était tous occupé à bosser sur des postes qu’on ne pouvait pas quitter.
A midi le patron nous a rassemblés, il nous a dit que Alain avait été plongé dans un coma artificiel et que si Dieu……Il fallait prier pour lui en ce Week-end Saint !
CHAPITRE 10
Le mardi, on est arrivé sur le parking et on a vu la Mercédès, la cour habituellement dans l’ombre était éclairée par le gros projecteur, c’était encore pire que dans l’obscurité, on aurait dit un camp…
On est entré, le patron était dans l’atelier, il a fait un discours, Alain était un employé exemplaire, 38 ans, 15 dans la boîte, marié, il laissait une femme et deux petits enfants. Une minute de silence à sa mémoire……….. Il y aurait une quête et l’incinération samedi.
Bien sûr on ne travaillerait pas ce samedi là, on devait en fait récupérer le lundi de Pâques.
J’ai vu des larmes dans les yeux de 3 personnes, Joël, Thierry et Cathy. Quand on est reparti sur notre chaîne, elle a fondu en larmes, moi j’avais l’impression d’avoir avalé un litre de glaçons et Maryse n’a pas causé pendant 3 heures. Les autres, les purs et durs ne montraient rien !
L’accident a fait la une du journal et des faits divers, la boîte s’en est pris plein la tronche mais elle a même pas fermé et la saison à continué.
On m’a formée et mise sur la nouvelle chaîne, pour remplacer les femmes de chef et les sous-chefs qui avaient le droit à 15 jours de vacances avant été, à tour de rôle. On a repris les 2/8 et j’ai retrouvé Maryse, la formule avait été rentable. Les sécurités étaient de nouveau enlevées sauf sur la nouvelle machine car elle ne démarrait pas si les sécurités n’étaient pas mises et cela me rassurait.
Cet été là il y a eu le gars qui avait eu le bras salement entamé par la scie, une nuit, alors que Boris avait monté la cadence pour rattraper le retard, Sylviane qui s’était foutue de moi avait eu 2 doigts aspirés sous une plaque de marbre. Et même Boris s’était assez gravement blessé une nuit en réparant une machine, il était allé à l’hôpital, il avait signé une décharge et à l’embauche il était là et il réparait tout d’une main, avec des fois la bouche pour le seconder ou un larbin. Fortiche le mec !
On a fini la grosse saison, je suis retournée sur les fonds de cagettes. Je ne bossai pas loin de Sylviane et je ne lui avais rien fait mais elle m’avait prise en grippe ! On lisait la méchanceté sur son visage et j’essayai de laisser couler mais elle faisait partie du noyau dur, une copine à Noëlle et je ne sais pas ce qu’elle racontait mais elle montait les gens contre moi.
Un jour elle m’a demandé ce que je faisais là, je lui ai répondu
« Comme toi, tiens ! »
Elle m’a regardée et m’a dit :
« Tu devrais retourner d’où tu viens, t’as pas une tête à bosser en usine ? »
« AH bon, parce que en plus du CV et de l’expérience, il faut la tronche de l’emploi ?
C’est vrai remarque la tienne est déformée à force d’aboyer ! »
Elle avait essayé de me viser par 2 fois alors qu’elle évidait les têtes et que moi je les ramassai, des fois Joël me mettait avec elle quand il y avait des absences et elle s’arrangeait pour bloquer la chaîne quand je me retournai pour prendre le bois et après elle faisait signe que c’était de ma faute et que j’étais nulle. Même Noëlle avait changé, copinage oblige.
Je travaillais avec Maryse et à part ses petites crises d’humeur de soupe au lait, elle me foutait la paix ; il y avait Cathy, une brave nana qui venait de signer au bout de 3 ans dans la boîte et elle le regrettait car depuis on lui causait mal, même le chef. Normal l’oiseau était dans la cage, plus besoin de l’amadouer !
Il y avait aussi Christiane, alors elle, elle me tapait sur le système. Elle était haute comme 3 pommes, montée sur ressort et la bouche toujours ouverte, le problème c’est qu’elle ne savait pas pourquoi elle l’ouvrait et qu’elle comprenait rien, ni aux mots, ni aux signes.
Un jour Maryse était de bonne humeur et la chaîne s’est arrêtée 17 fois en 2 heures avant que Josiane comprenne que le problème venait d’elle. On arrêtait, on attendait qu’elle débloque et bien elle sifflotait et allait vider ses caisses aux poubelles. D’un seul coup elle s’aperçoit que cela ne redémarre pas, elle nous regarde et elle gueule :
« ben quoi y a un problème ? »
« Ben oui Christiane, enlève la planche qui bloque ! »
Je suis restée jusqu’à l’hiver et il s’est mis à faire vraiment froid, Je ne connaissais pas vraiment l’hiver, là-bas, quand le bois est glacé et que les machines se coincent. On est pas nombreux, alors cela ne fait pas beaucoup de bruit ! Mais ce fut l’année des accidents !
Un matin, le bois était si froid que les machines peinaient, les planches ne descendaient pas dans les distributeurs parce que la glace gênait. Chaque matin je partais au boulot avec des épaisseurs de pulls sous le blouson, des collants sous le jean, 2 paires de chaussettes dans les bottines spéciales jardinage en hiver. Mais les mains, on ne pouvait rien pour elles !
Ce matin là, il faisait un froid de canard et il gelait dans l’entrepôt, à 11 H, une douleur me déchire le poignet. J’essaie de continuer mais j’arrivais plus à mettre le bois dans les 2 distributeurs, il fallait que je soutienne mon poignet et c’était de pire en pire mais il était midi moins le quart, alors je résiste et je termine la matinée en ayant très mal, mais je voyais rien sous les habits ! Le midi, j’avais du mal à tenir ma fourchette. Mon poignet était rouge, je mets une bande et j’y retourne mais une douleur vive me déchire le poignet. J’arrête, je pars chez le médecin. Sur mon poignet une petite noisette et une flèche rouge qui remonte vers l’avant bras! Le médecin me dit « rupture du tendon », à cause du froid et de la fatigue de la saison, il a sauté comme un élastique !
Refusé en accident de travail, il faut un évènement brusque, là, on me dit usure et donc pas accident :
« Il ne fallait pas bosser dans le froid ou mettre des gants »
« Mais les gants sont interdits Madame, ils pourraient s’accrocher et nous emmener dans la machine déjà que ! »
Un mois d’arrêt, je reviens mais j’ai toujours mal, et le poignet bandé alors le chef, compatissant me met à un autre poste mais la copine de Noëlle m’a dans le pif ! Elle, cet été ses doigts sont passés sous le tapis, espace 0.5 mm, pas écrabouillés mais presque, mais elle est revenue. Alors moi et mon tendon, elle rigole !
Je rechange de place car j’y arrive plus et Joël me met temporairement à sa place, Sylviane voit rouge et lance à Joël :
« Elle, elle fait ce qu’elle veut ici et va où elle veut »
Il essaie de me défendre en disant que elle aussi et que je suis encore blessée mais elle gueule plus fort
«Si elle est blessée ou nulle, elle reste chez elle ! »
Joël a voulu bien faire mais il ne m’a pas rendu service. Je lui ai laissé sa place et j’ai testé un poste que je ne connaissais pas ; la machine à imprimer les cotés en couleurs avec les dessins de légumes et les doigts plein de peinture je rentrais à la maison.
Mais j’arrivais plus à supporter le froid, les réflexions de Sylviane, mon corps était épuisé mais mon cœur aussi et dans ma tête, une petite lanterne rouge clignotait.
Fin Janvier, du boulot juste pour le noyau dur, heureusement je n’avais pas signé.
Quelques mois au chaud pour recharger les batteries et cette foi-ci elles étaient vraiment à plat et pas quelles ! Cet hiver là, j’étais à ramasser à la petite cuillère.
Mars et les beaux jours arrivent.
Dring, Dring, Dring ………………..dring, dring, dring
Le téléphone sonne et il sonne encore !
FIN
EPILOGUE
Cette histoire est malheureusement vraie !
J’ai changé certains prénoms et j’ai tu la cause de la mort de M…. (appelé ici Alain) par respect pour sa femme qui pourrait un jour lire ses lignes.
Ce n’était pas une scierie, on ne fabriquait que de la cagette, mais des milliers à la journée et si la cour était aussi grande c’était pour permettre le trafic des camions avec double remorque qui emmenaient les cagettes ou amenaient les troncs d’arbres entiers.
Elle venait d’être rachetée il y a 2 ans et Joël avait été embauché pour la faire remonter, tous les autres étaient là depuis longtemps.
Le travail sur les distributeurs en doublette consistait à prendre de grosses poignées de planches ou planchettes et les tapoter le plus vite possible sur une tablette pour en faire des petits paquets comme des liasses de billets pour qu’elles puissent rentrer et glisser correctement dans les distributeurs. D’où les tendinites et tendons qui lâchent.
Il fallait aller très vite et travailler au « Rythme de la cadence », toujours avoir un œil sur la chaîne et donc se retourner pour prendre le bois mais chacune son tour et en cadence.
De loin cela doit ressembler à une étrange danse.
Impossible pour Coralie, elle n’y arrivait pas et en fait elle connaissait presque un seul mot, OUI. Elle disait oui, tout le temps à tout mais ne comprenait rien. Un jour, au ménage je lui dis passe moi le balai, elle me répond oui et me regarde en souriant mais j’attends toujours.
Ce fut le travail le plus dur que j’ai fait et je respecte ces gens là. Cela m’a fait mal de voir qu’en fait une pauvre vie les rend hargneux. Certains étaient carrément méchants.
Thierry fut la seule personne de cœur rencontrée sur ce site industriel. La première année, je ne le connaissais pas car il y avait 2 hangars et 2 chaînes et lui et Sylviane travaillaient dans un autre que moi. Pour cause de vétusté, elle a fermé et on s’est regroupé.
Ce ne fut pas ma seule intrusion en usine malgré mes études et à chaque fois j’ai constaté la méchanceté des femmes entre elles. Je ne sais pas pourquoi mais c’est ainsi, j’en ai même vu un jour s’empoigner et se battre comme des chiffonniers.
Je crois que vous regarderez différemment les cagettes au super marché et que lorsque vous croiserez ces doubles camions de cagettes, vous repenserez à cette histoire et aux tristes boulots qu’il existe sur cette terre et pas besoin d’aller dans les pays sous développés pour approcher l’enfer.
Cette histoire aurait pu s’appeler
« Jusqu’à quel prix était-on prêt à
payer sa vie ? »
Je voulais par moments m'arrêter tellemen que c'étai ort mais tu m'avais aimantée par tant de vérités
u m'as rappelé ma mère que Dieu me la garde qui a du travailler en usine dans sa jeunesse alors qu'elle avait un diplôme de sténo qui vaut une licence ou un master de nos jours
souvent, je prends ses mains abîmées et je les embrasse comme j'aimerai la soulager...
Tu racontes ta galère avec ton coeur et ça c magnifique
merci et bravo pour autant de courage
je t'embrasse très fort.
Merci Lillia d'avoir été au bout de ce témoignage peu lu ici mais beaucoup sur LGDM
Gros bisous