Texte Libre

Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /2009 22:00



 

 

Pancha, en quête de travail, broyait du noir !

Elle se promenait dans la ville de Plurien et venait d’enjamber la rivière du Maucourt quand elle vit cette enseigne lumineuse

 

 Atelier de Couture Litteraire 

 

Elle se dirigea vers la maison en se demandant ce qu’on pouvait bien apprendre dans cet étrange atelier, elle laissa retomber le heurtoir de cuivre en forme de main

Une toute petite dame toute de vert vêtue se présenta.


- Bonjour, je suis Madame Littré, c’est pour l’annonce ?

- L’A…..

- Ben quoi, vous ne recherchez pas du travail ?

- Oui, oui bien sur !

- J’espère que vous avez amené vos certificats de travail ! Je vous préviens, je ne prends que des bonnes dentellières et quelques brodeuses !

- Mais je….

- Ici, on apprend à tailler de jolis poèmes, bien coupés et seyants à souhait ! Point d’extravagance ni même de fantaisie, notre spécialité c’est le classique ! Les vers libres n’entrent pas chez nous !

- Je saurai m’adapter

- Il faut être poète, compositeur, chanteur et peintre !

- Je sais être polyvalente

- Il faut aimer les mots, broder les idées, jongler sur les lignes, faire danser les sonorités en couplet et les faire chanter en choeur. La moindre fausse note gâcherait la symphonie de la page et ferait distorsion sur la portée des mots. Il faut faire en sorte que la beauté de vos mots fasse s’envoler la partition de la page sous le seul jeu de la lecture

- Je crois que je veux bien tenter cet emploi

- Ici, on travaille dans le silence, on écrit avec l’encre de son cœur et on apprivoise ses peurs. Pas question que la mélancolie vienne ternir l’éclat du bonheur !

Je ne veux entendre que le bruit de la plume sur le papier à carreaux et je veux en vous regardant suivre le fil de l’encre qui lie vos idées aux mots !

Attention, point de ratures ni de pâtés et pas de fausses rimes ! Les assonances, je n’en veux point, ni les suffisantes, que des rimes riches, belles et soignées !

- J’aime jouer avec les mots et composer le canevas des sentiments

- Attention, ici on ne joue pas ! Quand le patron de votre poème est prêt, vous le présentez à Alexandra de Maufort qui seule est apte à vous dire comment les croiser, les embrasser, et les mêler. C’est votre chef, et une plume dentellière experte, la meilleure de mon atelier ! Elle n’accepte que les poèmes qui se plient aux lois de la prosodie classique et les vers doivent revêtir leurs plus beaux accents pour être dignes d’avoir ses éloges.


Pancha regardait au fond de l’atelier où on entendait des machines qui pianotaient

- Et là bas, c’est quoi ?

- A çà c’est l’atelier d’assemblage. Après le tissage des vers en de jolies toiles de mots, on assemble les poèmes en recueils cousus avec couverture bourrée et page de garde en tissus moiré. Nous sortons des séries limitées, numérotées pour les collectionneurs. Voici Mr Parchemin qui dirige ce département

Un petit bonhomme avec une mine encore plus grise que sa blouse et des lunettes si épaisses que ses yeux ne semblaient qu’un petit point au milieu lui tendit une main toute ridée

Me Littré le regardait avec une admiration non feinte comme un diamant dans une vitrine- C’est notre expert, il choisit les papiers parmi les plus grands et les plus nobles. Il est capable de les identifier rien qu’au toucher et à leur odeur !



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Tout à coup Pancha sentit une douce odeur lui chatouiller les narines, un sourire éclaira son visage, elle connaissait bien cette odeur !

Madame Littré la regarda soupçonneuse :

- Pourquoi ce sourire, jeune fille ?

- C’est que je connais cette odeur, j’aime peindre les mots et illustrer les idées !

- Sachez Jeune Fille que pour accéder à ce département, il faut avoir fait ses preuves et ici travaillent mes plus habiles artistes littéraires :


Arabesque s’occupe des ouvres calligraphiées à la main pour nos plus riches clients. Elle est la reine pour dessiner et faire danser les lettres dans un jeu endiablé de pleins et de déliés. Sous sa plume, les flots d’encre se font rivière de soleil, les mots deviennent des passerelles vers le flot de nos envies et les poèmes deviennent la peinture de l’âme.


Ambre décore les recueils de ses propres aquarelles et la lumière de ses encres rivalise avec l’or du soleil et les couleurs de l’arc en ciel. Elle arrive même à faire rougir le soleil quand son pinceau couche sur la page les sentiments les plus délicats


Neige dessine des paysages d’une extrême délicatesse. Sous son pinceau les blancs et les noirs s’unissent et font un camaïeu de gris à en faire blêmir les plumes les plus racistes de la terre tellement sa famille est grande et ses enfants plus beaux les uns que les autres. On a essayé de me l’acheter et même de me l’enlever mais elle est mariée à Fidèle le chinois  et ils s’aiment depuis plus de 20 ans, alors vous pensez, ce n’est pas une pauvre encre à l’eau qui va la séduire


- D’ailleurs, regardez là bas !

Pancha entendait plutôt qu’elle ne voyait un joyeux brouhaha où se mêlaient des cris de joie et des rires cristallins

- C’est la crèche de l’atelier !

Des lettres de toutes les couleurs se disputaient et se couraient après, il y avait plein de grandes feuilles blanches et quand elles se jetaient l’une sur l’autre, les teintes se mélangeaient et se répandaient sur les feuilles en un jeu de couleurs éclatant de gaité et de bonheur

Quand ils virent Madame Littré, accourut à ses pieds une ribambelle de lettres minuscules de toutes les couleurs plus vives les unes que les autres qui se mirent à tourner autour d’elle dans une belle ronde, il y avait les couleurs de la naissance, celles du bonheur, bref les couleurs de la vie !


Pancha repartit avec un contrat entre les mains, elle regardait les lettres danser devant ses yeux et en regardant sa signature, elle essuya une petite larme, non de tristesse mais d’émotion. Elle était heureuse et fière d’entrer dans cette belle maison littéraire qui l’avait réconciliée avec ses pauvres mots peau de chagrin de ce matin


Le lendemain Pancha se réveilla très tôt, elle chaussa ses patins de vers, revêtit son manteau en mots de velours et fonça à tire d’ailes vers l’atelier de Me Littré avec sa plume bien droite dans son plumier quelle tenait serré sur son cœur.

Tout en marchant, elle pensa :

Délicieuse est la rivière des mots quand elle prend sa source dans le torrent du bonheur, quand elle se balade sur les eaux de l’amour et quand son courant fredonne : « vive la vie » !


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Résignation


Ce matin, Pancha arrive à l’atelier de couture littéraire de bonne humeur, elle dépose devant elle sa boîte de pastels, étale ses plus beaux jeux de mots, sort sa plume et son encrier

Elle relit la recette pour écrire :

Dessiner les lettres apprivoisées

Se balader sur les pleins et déliés

D’une main agile colorier le sujet.

Caresser très tendrement les mots

    Façonner des phrases toutes à propos

Les jeter pelle- mêle sur le pupitre

Les paragraphes, joliment assortir

Aérer le tout et couronner du titre


Elle aime bien cuisiner et elle trouve la recette alléchante mais bon on ne parle pas trop des rimes là dedans ! Elle sort le manifeste du parfait poète et commence à lire :

 

Bon les filles et les garçons, c’est pas dur à comprendre, tout ce qui n’a pas de E a une petite queue donc c’est un mec et mine de rien il y en a vachement plus que des gonzesses alors pour les marier tous, cela promet d’être un exploit si la polygamie est interdite en prosodie !


Saperlipopette, même chez les lettres, il y a des classes sociales !


Les Nobles biens sûr ce sont celles qui ont l’oseille et comme par hasard, là il y a des filles parce qu’il y a de la dote à ramasser. Hé hé écervelées mais pas trop bêtes les belles nanas ont besoin d’être accompagnées par un mec pour se montrer dans les vers, elles pouffent de rire devant les beaux Messieurs dans leurs habits de dentelle en dansant sur un pied quand ceux-ci dans une révérence abaissent leur beaux chapeaux. Ha saleté de riches, vous finirez toutes sur l’échafaud torturés par le peuple lors de la grande révolution littéraire !


Les Bourgeoises, ce sont les plus tordues car ni riches, ni pauvres elles emmerdent leur monde à nager entre deux eaux. Il y a les diphtongues qui se dressent sur leurs pieds en montant sur leurs voyelles et se croient les plus belles. Elles se chamaillent à longueur de journée pour savoir si elles comptent pour deux et sautent alors dans la sous-classe des diérèses ou si elles ne font qu’une et se retrouvent chez les synérèses. Ouah l’horreur, que ces sales machins ! Ce sont les grosses têtes des rimes et le calvaire du poète, encore pire que le E muet, il y a un chapitre rien que pour elles dans le traité de poésie !

Il y a aussi chez elles des gonzesses , c’est la fragILE, subtILE qui nAGE avec courAGE pour éviter le carnAGE et des mecs qui se retrouvent dehORS s’ils font pas d’effORTS

Tu m’étonnes qu’on les appelle les Suffisantes ! Des chieuses oui

 

Les Pauvres, ce sont ses préférées, les prolétaires de la versification, on les appelle aussi Assonances et elles sont gentilles comme tout et pas exigeantes, un vrai bonheur à marier, des vrais amies pour les apprentis poètes ! Juste une sonorité, plus facile, tu n‘es point poète !


Maintenant qu’elle les a bien réparties dans les petites cases de sa boite à rimes, Elle sort la règle du jeu, commence à lire et ses yeux s’arrondissent en même temps que sa bouche !

C’est quoi ce jeu pourri ? Le jeu d’échec est un jeu pour BB à coté !

Si, si écoutez bien :


                  1- Règle la plus élémentaire, un gars, une fille ! Ca ce n’est pas dur, hein ?

                 2- Elles peuvent se la jouer cool et se mettre à la queue leu leu ou deux par deux comme à l’école maternelle. Ouais, jusqu’à la ça va ! On les voit à peine sur les lignes alors on les dit «  continues » et même « plates ». A peine vexant !
                 3-Les garçons et les filles peuvent se CROISER mais elles sont séparées les unes des autres par un autre vers (pouah, on se croirait à l’école primaire )
                 4-Elles peuvent S’EMBRASSER, ah là on arrive au stade du collège mais il y a encore un gardien à la virginité de ces demoiselles car les rimes féminines sont enfermées entre deux masculines et inversement, c’est pour éviter les débordements et les attouchements !
                 5-Ah enfin du bonheur, elles peuvent se MELER ! Ouah carrément alors là on est à la fac des rimes et haut les jambes toutes les nuits, ce sont de vraies orgies !
                 6-Quand elles ne sont pas ENCHAINEES (mais là je peux pas vous dire car on entre dans le X littéraire), elles peuvent nous la servir Bimbo et nous la jouer en REDOUBLER et quand elles glissent SERPENTINES sur le vers suivant, la plume du poète ne peut déjà plus écrire tant elle est raide. Mais là «  interdit aux moins de 18 ans ! »

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Rébellion


Pancha en a la tête qui va éclater ! Elle sort de l’atelier de couture, il fait un beau soleil, elle va déjeuner en terrasse, prend le temps de bien tout digérer et elle est à la limite malade d’indigestion tellement le traité de poésie est dur à avaler, pourtant elle a bien mâché tous les mots, bu tous les vers et elle commence même à être un peu saoule !

Elle revient un peu grisée à sa table, reprend sa plume, dévisse l’encrier, jette une poignée de lettres dedans pour voir si elles savent bien nager et ouvre la boîte à rimes. A ce moment elle sourit un peu moins !

Elle respire pour éloigner ses peurs, les maux se nouent dans sa gorge mais elle se sent prête à les éclater à coup de gros mots. Elle est vraiment stressée !

Bon elle a une super idée et a déjà pensé à une belle trame à soumettre à Melle de Maufort. Elle se concentre et commence à écrire de sa belle plume qui court sur le papier à la vitesse de ses idées et la pointe sur les chapeaux de mots glisse sur la feuille come la goutte de pluie sur les carreaux, rien ne l’arête !

La trame étant achevée il faut qu’elle retravaille ses vers et les rimes. Elle a bien lu que la rime était le piment du texte et qu’il faut y prêter une grande attention et voir la choisir en premier. Mais Pancha est têtue et des fois elle aime bien faire les choses à l’envers, c’est son petit coté pervers. Elle se souvient comment au lycée elle faisait enrager ses profs car c’était une bonne élève mais rebelle et dans ses crises d’identité, elle s’amusait à faire tous les cours à l’envers : recopier le cours de maths en anglais, faire le devoir d’histoire pendant le cours de français, provoquer la prof de philo sur le sujet du suicide, mais elle était toujours à jour !. En fait elle se vengeait car elle avait voulu faire une voix classique et le proviseur l’avait envoyée en filière technique après un redoublement injustifié parce que ses notes en matières principales étaient trop justes ! Une Pancha vexée en valait 10 alors elle s’était appliquée, avait bravé le « doit faire ses preuves à l’examen », avait réussi son bac avec mention et quand elle avait eu besoin d’un certificat de moralité pour enseigner, le proviseur lui avait dit, « je vous souhaite que vos élèves vous en fassent autant voir que vous nous en avez fait chier pendant 4 ans » Merci Mr le Proviseur !

Bon revenons à nos moutons qui sont ici des rimes et elles ne semblent pas bien dressées ni douces comme des agneaux !

Silence, je travaille !

Elle avait choisi sans demander à sa supérieure comment entrelacer les rimes de les faire s’embrasser et elle s’apprêtait à faire rimer la belle ENVIE avec un rime en OU quand elle entendit crier :

- Non, pas lui ! Je veux pas embrasser le Houx, il est mal rasé et il pique !

Pancha se retourne, personne ! Elle commence à se dire qu’elle aurait du boire plus lentement les vers quand de nouveau elle entend

- et en plus il est laid comme un pou !

Notre poète commence à se dire qu’elle n’a pas fumé la moquette avant de partir au travail quand la boîte à rimes se met à trembler ! Pancha se penche et voit dans la case des filles riches, une rime qui tremble et qui semble s’énerver

- Ben c’est toi qui cause ?

- Tu vois quelqu’un d’autre sur ton espèce de pupitre de merde?

- Oh la rime, doucement ! Premièrement, je ne sais qui t’a donné la parole…

- J’n’ai pas besoin qu’on me la donne, je l’ai prise toute seule !

- Ah oui , Et bien fais gaffe gente damoiselle si tu veux pas que ma plume te torde le cou, à moins que tu préfères qu’elle te torde le pied !

- Oh la la, tout de suite les menaces ! je veux pas de ton houx, c’est tout !

- Ecoute, déjà que j’ai du mal à vous assembler, alors tu la ramènes pas

- Et bien si, et si tu m’écoutes pas, je fous ton poème en l’air, Na !

- Je voudrai bien voir çà, petite arrogante !

- Ah oui !!!! dit-elle en crachant sur la feuille

Une autre rime chez les mecs s’agite :

- Moi, je suis le soleil et je veux briller dans le ciel mais pas que tu m’englues dans le fiel de ton encre où que tu m’envoies nettoyer les arc-en-ciel, je te préviens ma vengeance sera sans pareille !

- Mais c’est quoi cette rébellion, ses lettres qui se mettent à causer, j’ai pas vu le loup, j’ai pas vendu mon âme ! Qu’est ce qui se passe de diabolique ici ?

Pancha regardait béatement sa boite à rimes et ne comprenant plus rien  elle était prête à en claquer le couvercle quand elle entendit

- Attention tu me marches sur le pied

- Oh ben pardon, j’ai pas vu, et puis d’abord, tu es qui toi ?

- Moi, je suis l’étincelle qui par ta faute n’est plus pucelle parce que tu m’as mariée de force avec le vieux beau et depuis que je me prélasse dans l’O du lac maintenant les beaux garçons me traitent de morue !

- Ben il faut te calmer

- Et bien non, je te hais !

- Tu sais la belle, en plus de te marier contre ton gré, je peux t’enchaîner au I et le laisser rôtir en plein soleil

Pancha commençait à voir rouge sang quand elle entendit

- Moi tu dois me faire rimer avec vierge alors, je te préviens si tu me fais tenir le cierge, je me fais hara kiri sur ta page

- Et bien moi pour le blasphème, je te tords le pied !

Pour se venger, la plume en ierge éclabousse la page d’un jet de colère qui fait un gros pâté et gâche le beau travail d’écriture calligraphié de Pancha !

Me Littré attirait par le monologue de Pancha vient aux nouvelles :

- il ya un problème Pancha ?

- Non Non Madame Littré, ce sont les lettres qui se rebellent, elles m’insultent et me menacent !

- Mais Pancha, les lettres ne parlent pas et les rimes c’est pas facile mais elles ne manifestent pas sur la page et n’ont jamais menacé le poète !


Pancha rentra chez elle déconfite et troublée au plus haut point par cette journée.

Deviendrait-elle folle ? Elle prit rendez-vous chez le psy mais quand elle commença à lui parler des rimes bavardes et des lettres qui nagent dans l’encrier à la recherche des idées retenues par les gros mots, il la regarda d’une telle façon que Pancha se leva et repartit errer dans le village du rien et quand elle passa sur le pont qui surplombait la rivière , elle enjamba le parapet et sauta dans la rivière du Maucourt

Mais le fils de Me Littré avait remarqué le malaise de Pancha, et quand il avait vu l’encrier renversé, la plume brisée, les jettes jetées à terre et la boîte à rimes éclatée d’un coup de pied, il l’avait suivie quand elle quitta l’atelier et quand il la vit enjamber le parapet, il descendit le ravin à toute vitesse, car il n’osait le dire mais la petite Pancha lui avait tapé dans l’œil !

Il la retrouva au bord du fleuve, elle était inanimée mais son cœur battait ! ....................


   
                                                                                                                             IN


                                                                                                                                                                               

Par fransua - Publié dans : Nouvelles - Communauté : La récréa - Bigornette
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